Conférence de l’Unisda – Deuxième table ronde

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Conférence de l’Unisda – Deuxième table ronde

Deuxième table ronde “L’accessibilité dans les universités et les grandes écoles”

Conférence de l’Unisda du 11 février 2012

Clémentine Vié, présidente de l’AFIDEO
Marie-Pierre Toubhans, coordinatrice de Droit Au Savoir
Hervé Laborne, référent handicap pour la CGE
Catherine Blanc, chargée de mission Handicap à Sciences Po
Daniel Bories, chargé d’insertion et du maintien dans l’emploi des personnes handicapées à la RATP

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Table ronde

Vincent Edin : J’appelle les intervenants à la table ronde suivante : l’accessibilité dans les universités et les grandes écoles. A vous de choisir, Messieurs, si vous voulez être, rois, cavaliers, ou valets de ses dames.

Bonjour Clémentine, vous avez présidente de l’AFIDEO, l’Association française d’information et de défense des sourds s’exprimant oralement. Je crois qu’il y a eu un président précédent qui était très charismatique aussi. Vous vouliez adresser certains constats, notamment au niveau des disparités territoriales qui se répercutent dans le supérieur. Deuxièmement, concernant la sensibilisation des personnels aux singularités des personnes sourdes.

Clémentine Vié : Bonjour à tous. Effectivement, par rapport aux études supérieures, on constate une vraie inégalité suivant les universités, les écoles. Et souvent, les personnes sourdes arrivant dans les missions handicap faisant la demande de choix soit du LPC, soit de la langue des signes, ou des différents moyens qui pourraient être mis en place, souvent, on leur répond qu’il n’y a pas assez ou pas du tout de codeur LPC. On peut leur répondre qu’on leur donne un interprète mais pour un temps très sourd. Donc très souvent, les personnes se retrouvent avec des preneurs de notes. Et concernant les preneurs de notes, il y a une grande disparité entre les lieux, les universités et les écoles, puisqu’il n’y a pas d’évaluation de ces preneurs de notes. Donc avec un bon preneur de note, on peut à peu près suivre les études, mais si c’est une personne qui n’est pas très qualifiée, la difficulté est énorme, et donc l’abandon des études est d’autant plus fort. Il y a eu de nombreux changements constatés par rapport à il y a dix ans. La loi a permis une vraie prise en compte des besoins, c’était vraiment un changement énorme. Mais la disparité des besoins est encore criante aujourd’hui. On a eu un décret très attendu qui était de pouvoir faire le choix, quand on passe des examens, d’avoir une aide, soit écrite, soit avec traducteur qui vient faire la transcription écrite, LPC ou LSF. C’est un énorme avancement par rapport au temps où il n’y avait que le tiers temps, ce sont des choses qui permettent un vrai changement, mais le constat reste que les moyens ne sont pas au rendez-vous. La deuxième difficulté, c’est que les enseignants ne sont absolument pas formés pour accueillir des personnes ayant une déficience auditive. C’est un autre problème, parce que les traductions ou la transcription écrite, c’est bien pour les cours magistraux, mais il n’y a pas que ça. Donc des professeurs qui sont complètement démunis pour accueillir la personne dans leur cours, fait que, souvent, cette personne lâche parce qu’on ne prend pas en compte ses besoins. Souvent, les missions handicap essaient de faire le lien entre l’équipe pédagogique et l’étudiant, mais c’est fréquemment du bricolage : ce n’est pas toujours ce qu’ils veulent, les étudiants sont mal écoutés. Ce sont des difficultés réelles.

On constate que, aujourd’hui, les étudiants sourds ne font plus le choix de la filière, de l’école ou des professeurs, ils font des choix parce qu’ils savent qu’il y a, ici ou là, une mise en place faite pour eux, qu’ils ont une plus grande prise en compte. Il y a également des difficultés de lourdeurs administratives dans la demande de mise en accessibilité. Il y a d’un côté l’école qui paie, de l’autre la MDPH, toute cette lourdeur fait que beaucoup d’étudiants hésitent à faire des demandes. Car, tous les ans, il faut refaire un dossier, etc., et cela empêche réellement d’avoir une vraie souplesse dans leurs demandes. Ensuite, on constate bien sûr que, même s’il y a des traducteurs, il y a peu de temps et de moyens impartis. Donc ce qui limite vraiment l’accessibilité est la souplesse de l’accessibilité. Pourtant, aujourd’hui, on sait que c’est assez possible, puisque par exemple, l’école des Beaux-arts de Marseille a fait un pilote pour les personnes sourdes et malentendantes, car ils ont mis en place une vraie accessibilité pour les sourds, avec les traductions, interprétariats à distance.

Cela permettait, au sein de l’établissement, d’avoir une accessibilité souple suivant qu’il y ait un cours magistral, ou des cours. La personne a un PC avec elle et on peut avoir une traduction ou une aide à distance. Ce serait vraiment quelque chose d’assez idéal pour tous les étudiants sourds, car cela permet vraiment une autonomie pour suivre les cours. C’est très pilote et on espère… Normalement, dans la loi, il devrait y avoir trois universités pilotes de ce type, mais il n’y a toujours pas d’avancement. On aimerait que ce soit mis en place dans des universités.

Depuis dix ans, malgré la loi, il n’y a pas eu d’évolution du nombre d’étudiants sourds, et c’est peut-être une question qu’on peut se poser : pourquoi cette difficulté d’intégrer les étudiants sourds dans les études universitaires ?

Vincent Edin : Merci beaucoup. Je crains que la réponse soit un peu dans votre exposé. Si vous dites qu’il n’y a pas eu de montée en puissance des étudiants sourds, ce qui m’a le plus touché dans votre exposé, c’est que ces étudiants vont vers les études qui leur sont accessibles et pas vers celles qui pourraient les intéresser, et tout le monde n’a pas nécessairement envie d’être en adéquation.
Merci beaucoup. Je me tourne vers Marie-Pierre Toubhans. Vous avez un micro juste sur la table. Vous êtes la coordinatrice du Droit au savoir, une association inter-handicaps. Pour les établissements supérieurs et les entreprises, vous ne pouvez pas penser la question du handicap sur le prisme de la seule surdité, donc vous essayez d’avoir une démarche globale. Quel regard on peut porter sur cette loi de 2005 dans l’enseignement supérieur au niveau de votre association ?

Marie-Pierre Toubhans : merci à toutes et à tous. Quelques éléments d’abord pour faire le lien avec la table ronde précédente. Ce qui est au cœur de notre discussion aujourd’hui, sept ans après la promulgation de cette loi, c’est bien la question des droits qui restent à conquérir, parce qu’on est encore dans une dynamique de conquête d’un certain nombre de droits pour les jeunes en situation de handicap de plus de seize ans, puisque c’est le public qui correspond à « l’objet social » de Droit au savoir, dont l’UNISDA est bien entendu membre. Et effectivement, toutes les questions liées à leur effectivité, leur accès sur l’ensemble du territoire et leur mise en œuvre. C’est sur cette dynamique qu’il reste encore énormément à travailler, en partant à la fois d’un état des lieux précis, et en partant également du ressenti et du vécu des personnes. C’est-à-dire qu’à un moment donné, comment fait-on pour que la parole des jeunes en situation de handicap puisse émerger et puisse mesurer les écarts entre les droits, l’accès au droit et la réalité de ce qui est vécu. C’est cette articulation-là qui va nous permettre d’avancer dans les années à venir, et c’est pour cela aussi que les témoignages sont toujours quelque chose de très important pour situer à un moment donné la réalité des politiques telles qu’elles existent. Trois éléments : le premier sera sur l’enseignement supérieur. Je voulais indiquer deux éléments importants sur l’enseignement supérieur. Tout d’abord, on pourrait parler des enseignements supérieurs. Aujourd’hui, il y a énormément de formations d’enseignement supérieur, qui dépendent du ministère qui lui est dédié, mais également du ministère de la santé, de celui de la culture, de celui de l’agriculture, etc. On pourrait ajouter toutes les formations qui dépendent des collectivités territoriales : les IRTS, etc. On est vraiment dans quelque chose de très divers et très vaste. Deuxième élément, l’enseignement n’est pas statique, il évolue, notamment en termes de contenu des formations, à la fois pour ce qui concerne la place des stages dans les formations, en entreprise ou dans la fonction publique, pour ce qui va concerner le semestre à l’étranger, de plus en plus de formations ont un semestre obligatoire à l’étranger, mais également pour tout ce qui va concerner l’obligation d’avoir une langue vivante étrangère dans le cadre du cursus. Ce sont des éléments à prendre en compte dans les revendications que l’on peut porter pour les jeunes en situation de handicap.

La loi de 2005, pour nous, c’est l’article 20, que nous attendions tant, qui donne obligation aux établissements d’assurer l’accès, l’accompagnement, de proposer les aménagements nécessaires dans l’organisation et dans les structures pour les étudiants en situation de handicap. Je parlais de la diversité des établissements. Au niveau des universités, on trouvera des structures handicap, avec du personnel dédié. Dans les grandes écoles, on pourra trouver un référent. C’est divers en fonction des établissements, mais il y a cette obligation qui est légale, qui est une obligation d’accessibilité qui est fondamentale en termes de droits et de pouvoir faire respecter ces droits. On est de fait passé d’une logique vraiment aléatoire de cas par cas à une mise en système. Cela ne signifie pas que la mise en système se passe bien partout, il n’y a pas partout des éléments sur lesquels avancer. Mais on est quand même passé dans cette logique.

Deuxième élément : c’est tout ce qui va concerner cette égalité d’accès sur l’ensemble du territoire. Le fait qu’il existe des structures dédiées partout permet cette mise en œuvre concrète de la loi, avec cette confrontation avec le réel de ce qui est vécu par les personnes, et sur la question des besoins. Sur cette question des besoins, je voulais insister, car c’est revenu plusieurs fois, sur la question de l’évaluation, car c’est la clé de voûte de tout ce qui va se passer par la suite. L’évaluation des besoins, dans les établissements d’enseignement, est une étape fondamentale, dans laquelle doit se retrouver l’ensemble des acteurs, à la fois le référent ou chargé de mission handicap, la personne de la médecine préventive universitaire, le jeune lui-même, qui doit être au centre de tout ça. Cela peut être aussi une association de personnes, de parents, qui a des compétences spécifiques dans telle situation de handicap.

Et bien entendu, ce qui concerne après l’accès à la bibliothèque universitaire, au service de scolarité, tout ce qui fait la vie de l’étudiant et qui permet de prendre en compte l’ensemble des besoins dans tous ces espaces, mais qui permet aussi de faire une certaine forme de sensibilisation des personnes qui se retrouvent à accueillir, à accompagner, à discuter au quotidien avec le jeune sur son année universitaire. Dernier élément : sept ans après la proclamation de la loi, il reste encore des droits à conquérir. Le premier élément sur lequel je voulais revenir, c’est tout ce qui va concerner l’accessibilité au bâti. Il se trouve qu’un décret de 2006 oblige l’accessibilité au bâti depuis le 31 décembre 2010. Ce n’est pas le cas. Donc il y a un véritable enjeu dans ce domaine, à la fois pour rattraper le retard perdu. Les diagnostics a priori sont terminés.

Je citerai quelques chiffres sur cette question, qui concerne l’ensemble des situations de handicap, et c’est dans cette démarche-là qu’il faut la prendre. Globalement, pour les établissements d’enseignement supérieur, les chiffres de l’observatoire national de la sécurité et de l’accessibilité disaient 800 millions pour 148 établissements, 50 millions pour tout ce qui concerne restauration universitaire et logement universitaire. On voit l’enjeu et le décalage. Deuxième élément : l’évaluation de qualité, évolutive en cours d’année. De la même façon qu’Emmanuel a conclu la précédente table ronde en disant : on voit que quand on met le paquet au départ, il y a ensuite une plus grande acquisition d’autonomie et cela permet une plus grande liberté de choix.

De la même façon, l’enquête récente de recensement faite par le ministère de l’enseignement supérieur pour les établissements qui le concernent montre bien qu’il y a un écart au niveau de la première année entre les élèves en situation de handicap et leurs camarades valides, avec un échec plus important dans le passage de la première année de licence à la seconde. Et on ne retrouve pas cet écart après. Cela signifie qu’il y a un enjeu à mettre le paquet au début de cette entrée dans l’enseignement supérieur, qui est difficile pour l’ensemble des jeunes, et de façon spécifique pour les jeunes en situation de handicap, pour lesquels il y a une responsabilité d’accueil et d’accompagnement particulière. Troisième élément sur ces droits à conquérir : c’est tout ce qui est prise en considération des stages, des cursus, des stages à l’étranger. Comment on pose la continuité en termes d’accompagnement ?

Comment on pose les droits en termes d’accessibilité ? Quels droits en termes de cours qui puissent être adaptés à l’apprentissage des langues étrangères ? Toutes ces questions sont encore devant nous, même si elles sont déjà une réalité pour un certain nombre de jeunes. Quatrième élément : c’est la question de l’aide au travail personnel à domicile. Madame parlait tout à l’heure des difficultés à aider son enfant à faire ses devoirs. Il est indéniable que pour un jeune qui arrive dans l’enseignement supérieur dans une filière très précise, que bien souvent ses parents n’ont pas eux-mêmes suivie, cette question-là ne peut plus se poser, car elle devient impossible, tout simplement. Il y a donc un enjeu particulier, et cette problématique avait été posée dans le cadre de la PCH enfant, dossier qui malheureusement est toujours grand ouvert, de pouvoir prendre en compte l’aide au travail personnel à domicile dans les formations post bac.

On pourrait parler de tout ce qui concerne la remédiation linguistique, le fait de pouvoir préparer un oral en amont… Tous ces éléments qui sont une condition à un moment donné de la réussite. Il ne faut pas lâcher cette question-là, et il faut continuer à la revendiquer vis-à-vis des pouvoirs publics. Dernier élément : le sujet de la coordination. Comment trouver les financements pour qu’un jeune en situation de handicap ne soit pas en position de devoir lui-même organiser à la fois les accompagnements dont il a besoin sur le campus et en dehors, et être plutôt entrepreneur de son propre handicap qu’étudiant à part entière. Ça aussi, en termes de droit, de conquêtes, c’est quelque chose que l’on met en avant.

Voilà les éléments d’actualité. Tout ce qui va concerner les examens et concours, c’est quelque chose de fondamental, avec tout ce qui concerne aussi l’adaptation, un enjeu à un moment donné de mutualiser les expériences pour voir ce qui se fait de bien, et aussi de ce qui se fait de pas bien, car il y a aussi des accompagnements ou des adaptations totalement aberrantes, et pouvoir travailler sur ces éléments-là, c’est à la fois créer du droit pour tous, permettre aux jeune la réussite dans leur cursus scolaire, l’acquisition d’une autonomie, et on sait très bien que le diplôme derrière favorise aussi une meilleure insertion sociale et professionnelle.

Pour les jeunes en situation de handicap aujourd’hui, si on devait résumer en quelques mots, c’est bien les droits, l’effectivité des droits, la conquête de leur autonomie pour se sentir dans une société inclusive, mais trouver aussi leur place complète en tant que jeune, ce qui est évidemment une problématique spécifique liée à fois au fait de devenir jeune adulte et aussi à tout ce qui est possible sur la suite et dans laquelle ils doivent se projeter.

Vincent Edin : Merci beaucoup pour cet exposé, qui souligne encore l’état des problèmes sur le bâti et sur l’évaluation principalement. Je vois quand même un signe positif : Emmanuel Guichardaz opinait à tout ce que vous disiez, ça prouve qu’il y a une continuité entre le primaire, le secondaire et le supérieur. On va peut-être arriver à mutualiser sur les solutions. Maintenant, on va passer chez les acteurs scolaires, peut-être à partir du général pour aller vers le particulier. Hervé Laborne, vous êtes référent handicap pour la conférence des grandes écoles, cette spécificité française. L’évaluation, vous avez les moyens de la mener. Je ne sais pas exactement où on en est pour la conférence des grandes écoles, mais en tout cas, quand un étudiant en situation de handicap intègre une grande école, on le sait parce que c’est médiatisé, en général, c’est un beau cas. Il y a peu de temps, il y a eu le major d’HEC qui était malvoyant, et j’ai appris que le premier étudiant sourd avait intégré les Mines de Paris.

Est-ce un peu comme au Moyen Age, des jolies fables qu’on met en avant pour masquer une réalité moins rose, ou bien y a-t-il une vraie progression régulière des étudiants en situation de handicap dans vos établissements ?

Hervé Laborne : Bonjour à tous. Je suis simplement coordinateur de toutes les actions autour du handicap pour toutes les écoles de la CGE, qui sont au nombre de 160. J’étais, jusqu’au 31 décembre dernier, référent handicap de mon école, mais je ne le suis plus car je ne suis plus directeur de cette école, vu que j’ai pris ma retraite. Le fait que cette école soit privée amène beaucoup de réflexions sur l’égalité des étudiants handicapés, d’une part, mais des écoles aussi.

En France, on aime bien les effets médiatiques. Ne croyez pas qu’il n’y ait que deux étudiants handicapés dans les grandes écoles. Il y en a exactement la même proportion qu’à l’université puisqu’on en dénombre environ mille actuellement. Ceci dit, l’affaire n’est pas si rose que certains voudraient bien le dire, car il y a la théorie, la pratique, et tous les éléments qui empêchent que l’histoire puisse se raconter de façon agréable. La théorie, c’est que tout étudiant qui en a les capacités intellectuelles, qu’il soit handicapé ou pas, doit pouvoir entrer dans l’enseignement supérieur, en particulier dans les grandes écoles. C’est écrit dans des chartes.

La pratique, c’est que ce n’est pas forcément l’école qui maîtrise tous le processus d’entrée dans l’école elle-même. Souvent, on passe par des concours, qui rassemblent plusieurs écoles, et là, on trouve plusieurs cas de figure. Par exemple, il y a une école extrêmement célèbre qui continue à refuser le tiers temps, quel que soit le handicap de l’étudiant qui se présente au concours. Cette école est connue, elle fournit la majorité des grands dirigeants des grandes entreprises françaises, elle se situe sur le plateau de Saclay. Ça s’écrit avec une seule lettre, mais on ne va pas cafeter parce qu’il faut rester politiquement correct. Il y a un autre élément empêchant, c’est le problème de l’anglais, et en particulier pour les sourds. Autant l’anglais écrit pour un sourd, ça doit pouvoir marcher, l’anglais oral, pour un sourd, ça ne marche pas. Et il y a encore un certain nombre de concours qui exigent l’épreuve orale d’anglais. Quand c’est l’école elle-même qui organise son propre concours d’entrée après le bac, il y a moyen d’appliquer différemment le règlement. Beaucoup d’écoles, parce qu’elles maîtrisent le processus du concours de A à Z, dispensent tout simplement les étudiants sourds de l’épreuve orale.

De même, en ce qui concerne l’obtention du diplôme, on va trouver des éléments empêchant, Marie-Pierre a tout dit sur ce sujet. On ne peut plus obtenir un diplôme aujourd’hui en France dans une école d’ingénieur ou de commerce si on n’a pas un niveau minimum en anglais. Là encore, que faire avec les étudiants sourds ? Dans mon école, j’ai dit qu’on supprimait l’épreuve à l’oral, et qu’on ne les jugeait que sur la partie écrite, et ça résout le problème. Là encore, c’est une question d’interprétation bête ou intelligente du règlement. Le problème de l’international, qui est devenu maintenant quasiment obligatoire. Ces obligations dont je parle nous sont imposées par des organismes de certifications.

On a la commission des titres d’ingénieurs, par exemple, qui nous oblige à faire en sorte que les étudiants ne puissent être diplômés qu’avec un niveau minimum en langue. Elle nous oblige aussi à avoir un minimum de cours en anglais dans les établissements en France, ce qui pose encore le problème des sourds. Elle nous oblige également d’avoir des périodes à l’étranger, où les cours sont faits en anglais, ce qui pose encore des problèmes pour les sourds. Donc il y a la question de l’accessibilité à l’établissement, qui est une première chose, et il y a l’accessibilité aux diplômes, qui en est une deuxième. Ce n’est pas parce qu’on est entré dans l’établissement que l’affaire est réglée.

Même si vous tombez sur une école qui accepte de mettre en œuvre tout ce qui est possible, je pense à des systèmes qui permettent de traduire en LSF ce que dit un prof, quoique, il existe des spécificités dans les écoles qui sont extrêmement importantes : il y a des options, des sous-options, parfois des niches qui sont tellement complexes qu’on se demande même si on comprend ce qu’on y dit, et là, pour trouver quelqu’un capable de traduire en LSF, ça devient très compliqué.

Donc si l’accessibilité, au sens où elle a été dite dans la table ronde, est quelque chose qui commence à se régler, car maintenant il y a de moins en moins de personnes qui ne peuvent plus entrer dans des établissements de grandes écoles, l’affaire n’est pas réglée pour autant une fois que l’étudiant est entré dans l’école, et je pense que pour l’étudiant sourd, c’est plus compliqué que pour les autres, à cause de la langue anglaise.

Vincent Edin : Merci, et nos salutation à l’école dont on ne peut citer le nom mais qui se sera reconnue. Je salue Mme la Ministre qui vient d’arriver. On va passer la parole à Sciences Po, qui forme de nombreux hommes politiques.
Peut-on désormais former des hommes politiques de premier plan avec un handicap auditif ? Peuvent-ils venir à Sciences Po se former ? Je sais qu’il y en a un très célèbre dans cette salle qui est passé par cette belle école, mais vous qui avez un peu plus de moyens que les autres écoles, vous faites ce qu’il faut pour ?

Catherine Blanc : Peut-être qu’on a un peu plus de moyens que d’autres écoles, cela dit, il y a aussi une volonté politique dans l’école de prendre le sujet à bras le corps. Pour différentes raisons. Il y a dix ans, on a travaillé largement autour des conventions d’éducation prioritaire, et la question s’est posée de comment faire entrer plus de diversité dans cette école, d’un point de vue plus large dans la formation des élites en France ? On s’est dit qu’on ne pouvait pas travailler tout seuls, mais avec l’Éducation nationale, sur des programmes qui soient adaptés, qui préparent les jeunes élèves à l’enseignement supérieur, notamment à Sciences Po, l’idée étant de travailler plus étroitement avec les équipes pédagogiques pour préparer ces jeunes.

Dans le cas des situation de handicap, on a développé ce même axe. D’abord, on travaille sur les quatre piliers importants rappelés par Marie-Pierre : le droit à la compensation, le droit à l’autonomie autant que faire se peut, l’accès universel, et la qualité et le confort d’usage pour tous. Ensuite, quels sont les moyens qu’on va mettre en œuvre ? Dans le cadre de situations de handicap, il y a le fait de briser l’autocensure. Même si aujourd’hui il y a de moins en moins d’écoles ou d’universités qui refusent des étudiants en situation de handicap, du fait de l’information et du manque de moyens pour la mise en œuvre, certains jeunes se disent : ça va être trop compliqué, trop fatigant, je n’y vais pas. Donc il faut d’abord briser l’autocensure, informer et sensibiliser sur ce qui est mis en place dans les écoles. Ensuite, il faut offrir des conditions optimales d’études, c’est prendre en compte les besoins le plus tôt possible.

On propose aux jeunes qu’on rencontre dans les journées portes ouvertes de travailler avec nous sur l’adaptation de leur scolarité. Aujourd’hui, on accueille des jeunes, on travaille avec les parents pour savoir ce qu’il s’est passé dans la scolarité antérieure, si on peut contacter les équipes et si on peut travailler ensemble sur leur parcours à Sciences Po, si on peut mettre quelque chose en place, déjà pour passer l’examen d’admission, et ensuite travailler sur la première année, qui va déterminer tout le reste.

Vincent Edin : Pour ne pas donner de faux sentiment d’espérance à tout le monde dans la salle, rappelons que Sciences Po n’a pas exactement les mêmes moyens que tout le monde, et que pour réussir à avoir tous ces équipements, il y a un certain nombre d’entreprises chez vous qui jouent le jeu. Je sais notamment que Marie-Anne Montchamp était venue ouvrir le forum Sciences Po entreprises cette année. On peut peut-être en dire un mot, il y a cette spécificité, si on veut obtenir tous les équipements que vous avez, et encore, votre amphi Chapsal n’est pas accessible…

Catherine Blanc : L’amphi Boutmy a été travaillé dans le cadre de notre diagnostic d’accessibilité, avec une logique de non-rupture des chaînes de déplacement, et de non-rupture d’accès au savoir. Donc on a travaillé de l’entrée de Sciences Po jusqu’à cet amphithéâtre, pour travailler à la fois pour que les jeunes étudiants ou les partenaires ou les personnes qui nous rencontrent lors de conférences puissent accéder très largement à cette conférence ou au savoir, avec boucle magnétique, l’accessibilité physique, avec des plasmas, des équipements techniques, mais aussi le fait que les enseignants ont aussi cette accessibilité de la chaire.
Les entreprises : comme dans de nombreuses écoles et universités, il y a le développement de partenariats avec les entreprises. C’est-à-dire qu’on travaille plus largement sur une société qui soit accessible plus globalement. C’est à la fois travailler avec eux sur l’accessibilité de Sciences Po et sur des programmes pédagogiques, qui nous aident à avancer sur l’accessibilité, mais aussi de transférer des compétences qu’on a pu acquérir en termes d’adaptation dans l’univers de l’entreprise, car notre devoir est que les étudiants obtiennent leur diplôme, mais aussi qu’après ils puissent s’insérer dans la vie professionnelle.

Vincent Edin : Merci beaucoup. Ça nous paraissait important d’inviter ceux qui nous invitent, à savoir la RATP, parce que le taux de chômage des personnes handicapées reste deux fois supérieur à la moyenne nationale, tristement. Pourtant, on voit qu’il y a des efforts réalisés en matière de scolarisation, y compris dans le supérieur. Comment cela se passe-t-il pour les personnes en situation de handicap qui arrivent à la RATP ?

Daniel Bories : J’ai été très attentif à tout ce qui s’est dit car jusqu’à présent, la découverte du handicap se fait dans l’entreprise. Contrairement aux pays anglo-saxons où les enfants sont sur les mêmes bancs d’école, et je n’ai pas un responsable d’équipe qui ne vient me voir affolé en disant : je dois avoir une personne sourde, que dois-je faire ? Donc une bonne partie des problèmes que nous rencontrons trouveront une partie de leurs solutions par le fait qu’il y ait une mixité entre les personnes handicapées et non handicapées à l’école.

C’est aussi utile pour les enfants handicapés qui auront une meilleure formation, à mon sens, que pour le public en général, qui ne se posera pas des question et n’aura pas ce rejet par rapport à ce Martien qui débarque. La RATP met tout en œuvre depuis des années pour être une entreprise citoyenne. Le handicap, c’est deux missions à la RATP : la mission accessibilité, avec Betty Chappe, que s’occupe de tout ce qui concerne les voyageurs handicapés, et moi-même qui suis responsable de la mission handicap, et je m’occupe des salariés handicapés de l’entreprise. Le handicap, ce qui s’appelait avant l’inaptitude, ça a été une longue histoire à la RATP. Dès le métro en 1900, il y avait des lois très protectrices pour conserver dans l’entreprise les personnes devenues inaptes à leur emploi. Donc on a toujours suivi ce parcours des différentes lois sur le handicap. Pour la loi de 1987 et les protocoles, dès 1994, la RATP a choisi de mettre en œuvre un protocole, signé avec l’ensemble des partenaires sociaux. C’est l’un des rares protocoles qui soit signé par toutes les organisations syndicales. Les grands axes sont définis par la loi : l’embauche, l’insertion, la formation, l’adaptation, les mutations technologiques et maintien en cas de licenciement collectif.

Le statut de la RATP est plus protecteur que la loi commune. Deux paragraphes ont été ajoutés : l’un pour le maintien d’une personne devenant handicapée ou dont le handicap s’aggrave, et une aide financière directe aux personnes handicapées pour le maintien dans l’emploi. Le dispositif le plus important, qui a toujours été mis en avant à la RATP, c’est le maintien dans l’emploi. En 2010, il y a eu 160.000 avis d’inaptitude en France. C’est quasiment autant de licenciements. En 2000, il n’y en avait que 70.000. Chaque année, il y a 150.000 nouvelles demandes de reconnaissance travailleurs handicapés à la MDPH. Par contre, chaque année, 54.000 personnes sont placées par les Cap emploi ou maintenus par les Sameth. Effectivement, le chômage ne peut qu’augmenter. Mais cela explique en même temps la priorité prise à la RATP d’assurer d’abord le maintien dans l’emploi. Là où on embauche environ 30 personnes par an, on en maintient 160 par an dans l’entreprise. La RATP, c’est 45.000 personnes au total, et 1.100 personnes handicapées. On va se focaliser plus sur le problème des personnes sourdes ou malentendantes. Ce sont les personnes qui ont le plus de difficultés à s’intégrer.

Les personnes qui oralisent et font de la lecture labiale ont le plus de facilités à s’intégrer dans le groupe de travail. Les personnes qui utilisent la langue des signes, c’est un petit peu plus compliqué pour éviter leur isolement. On a mis en place un certain nombre de choses. D’une part, on a fait un fort accompagnement en traduction en langue des signes. Il n’est plus autorisé dans l’entreprise d’avoir un entretien sans passer par un interprète. On a fait une liste d’associations avec lesquelles on travaille. A tous ceux qui ont, à un moment ou un autre, que ce soit le responsable hiérarchique, le médecin du travail, le responsable ressources humaines, l’assistante sociale, etc., chacun doit faire appel à un interprète en même temps qu’il convoque la personne. De la même façon, on accompagne nos collègues qui suivent des formations avec un interprète en langue des signes. On a fait faire une formation spécifique sur les outils bureautique employés par ces personnes par une personne sourde signante.

Elle a eu un fort succès, on va devoir la renouveler tous les ans. Bien entendu, dans tout le parcours d’embauche, ce sont des entretiens extrêmement importants, la personne sourde signante est accompagnée par un interprète en LSF. Il y a également la mise en place d’une aide pour les personnes malentendantes pour les équiper des appareils les meilleurs possible en fonction de ce qui se fait. On a recruté en effet pas mal de personnes qui avaient de très vieux appareils. C’est vrai que c’est très cher. Le protocole prend en charge tout ce qui n’est pas remboursé par la Sécurité sociale et les mutuelles, afin qu’il ne reste rien à payer par les salariés sourds ou malentendant. Ceci pour qu’ils soient le mieux équipés possible pour qu’ils puissent mieux s’intégrer, utiliser les appareils téléphoniques, etc. Le code de la route est déjà sévère par rapport aux conditions d’attribution du permis de conduire pour les personnes handicapées, et il est très sévère pour les personnes en situation de malentendance, et surtout pour le transport de personnes. Pour les transports en commun, c’est un décret de 2005 qui est très restrictif. On a réussi à rééquiper complètement des personnes avec des implants cochléaires dernier cri, de façon à ce que les personnes puissent remonter sur leur bus et reprendre leur travail. Dernier point, on a aussi adopté le système Websourd, que vous devez connaître…

Il nous a fallu une bonne année pour adapter ce système à notre entreprise. Il y avait plusieurs problèmes techniques car notre réseau interne est particulièrement protégé contre les intrusions. Donc il y avait des difficultés sérieuses à faire circuler de la voix et de l’image animée rapide dessus. De plus, pour un collaborateur qu’on comptait équiper, il a une fonction de supervision technique des réseaux informatiques de l’entreprise, ce qui suppose un vocabulaire technique plier, il a fallu former des interprètes à des signes particuliers correspondant à notre vocabulaire.

L’autre personne qui en bénéficie supervise tous les réseaux. Quand il doit interpeller les personnes sur le terrain, maintenant, il le fait par Websourd. Auparavant, il le faisait par SMS. Il y a une autre personne, responsable formation, qui traitait toutes ses affaires par mail, mais quand il y avait une urgence, elle devait demander à son patron de téléphoner. Avec Websourd, elle sera rendue complètement indépendante.

Maintenant, le système s’est fait connaître, et nous avons une troisième demande à laquelle nous allons répondre très prochainement.

Vincent Edin : Merci. Un des buts de l’Éducation nationale, c’est de permettre aux gens d’avoir un boulot derrière, encore faut-il que l’égalité des chances dans le travail soit respectée.

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